Organisations Politiques et Economiques Regionales

LEA Hypothese A: • La Ligue n’est qu’un outil qui sert les intérêts de certains États arabes, et des puissances occidentales, au depens des autres membres.

La Ligue a toujours reflété  la volonté de ses États-membres dominants de l’époque. Nasser, dans un discours de Mai 1956, a dit que « La Ligue représente les États arabes dans leurs conditions présentes… Nous ne pouvons demander à la Ligue plus que ce que les États membres décident[1]. » C’est ce que dit politologue Hamadi El-Aouni, un expert des affaires du Moyen Orient à l’Université Libre de Berlin  « Aujourd’hui, des États du Golfe sont dominants avec leur richesse pétrolière, ainsi que des mouvements islamistes qui sont arrivés au pouvoir en Libye, Tunisie et l’Egypte[2]. » Pourtant, la Ligue, au moment de sa création, avait comme objectif la sauvegarde des intérêts des Arabes, rassemblant tous les pays Arabes. Aujourd’hui, les critiques, en constatant l’action de la Ligue face aux répressions en Libye et en Syrie, ne sont plus convaincus de cette mission. On pourrait dire que la Ligue n’est qu’un outil qui sert les intérêts de certains États arabes, et des puissances occidentales, aux dépens d’autres membres. Nous allons voir les manifestations de cela dans l’histoire de la Ligue et sa structure, avant d’analyser l’action de la Ligue durant le Printemps Arabe.

Joseph Bahout, politique à Sciences Po, dit qu’«il n’est pas pertinent de parler d’une stratégie unifiée de la Ligue arabe dans la mesure où ses prises de position ont toujours été le reflet du rapport de force politique régional du moment[3]» Ce caractéristique se manifestait tout au long de sa longe histoire conflictuelle pendant plusieurs périodes. Durant ses premières années, le camp égypto-saoudien favorable aux projets d’indépendance s’opposait à l’axe monarchique jordano-irakien, plus enclin à coopérer avec les Britanniques[4]. L’émergence de la puissance soviétique a vu l’avènement d’un nouvel clivage dans la région, s’opposant les pays proches de l’URSS, tels que la Libye ou la Syrie, et les alliés des États-Unis, comme l’Arabie Saoudite. Depuis quelques années, on a témoigné une division profonde entre l’axe pro-iranien, et l’axe pro-américain[5]. Pendant ces périodes, la Ligue était paralysée par un conflit perpétuel des intérêts, des rivalités, et des pulsions étrangères divergentes. Revenant à l’idée que la Ligue sert des intérêts des membres dominants de l’époque, ceci explique en partie la paralysie de la Ligue dû au fait de l’équilibre de puissances régionales et le patronage des superpuissances mondiales.

Toutefois, certains États ont réussi à dominer la scène, tels que l’Egypte. De fait, la majorité des secrétaires-généraux de la Ligue étaient des Egyptiens, lui donnant plus de contrôle sur les lieux de rencontre, et augmentant sa place au sein de l’organisation par défaut. Il y a des abus de pouvoir du secrétaire général, qui étaient dénoncés plusieurs fois par des États membres. Par exemple en Mai 1947, Azzam Pacha a déposé au nom de la Ligue Arabe envers des États-Unis des revendications de son pays à l’égard de la Grande-Bretagne[6]. Il était aussitôt rappelé par le Liban que la Ligue « en tout état de cause, [n’est] qu’une conférence permanente des États arabes sans personnalité juridique »[7]. De même, l’Egypte a souvent organisé des sommets localement, même quand ceci devrait avoir lieu dans un autre pays-membre, par le fait que c’est le Secrétaire-Général qui s’en est chargé.

Le Printemps Arabe est une période unique dans le sens où plusieurs des puissances arabes traditionnelles, telles que l’Irak et l’Egypte, se sont trouvées dans des situations internes extrêmement difficiles. Ceci a créé une sorte de vide de pouvoir que le Qatar et l’Arabie Saoudite se sont précipités à remplir. Du coup, lors des Sommets, c’est le président tournant de la Ligue, Ministre des Affaires Étrangères Qatari Hamed ben Jassem, qui dirige les affaires, et qui capte les attentions, et non le Sécrétaire-Général Egyptien, Nabil el-Arabi. Ces pays du Golfe ont saisi cette occasion pour utiliser la Ligue pour faire avancer leurs buts stratégiques. En ce faisant, ils ont rompu avec les principes de la Ligue, et ont forcé une évolution prématurée de l’organisation.

Ces sont l’Arabie Saoudite, et le Qatar, ainsi que les autres membres du CCG, qui étaient les plus opposés aux répressions en Libye et en Syrie[8]. Ce qui a galvanisé la Ligue à l’action, c’est le craint d’être dépassée par d’autres puissances régionales, à savoir la Turquie et l’Iran[9]. L’importance géopolitique de la Syrie est bien connue, d’autant plus en raison de son lien avec l’Iran, son allié le plus important du Moyen Orient. La départ d’Assad pourrait faire entrer un gouvernement Sunnite, ce qui nuirait à la domination Iranienne (Chiite) dans la région de manière irréparable.  Les États du Golfe ont tout intérêt que ceci se passe. Par conséquent, à partir du moment où al-Assad s’est rendu « insauvable en s’enfonçant dans un bain de sang, les États arabes n’ont pas été mécontents de pouvoir le lâcher», assure Joseph Bahut[10]. Pourtant, cette opposition est pleinement en contradiction au principe énoncé dans l’article 8 de sa Charte, où chaque membre s’engage à respecter le régime et la souveraineté des autres États-membres, et de ne pas entreprendre toute action qui pourrait renverser ceci.

Vu de cette manière-là, il est claire que le principe (inventé par la Ligue) qu’un gouvernement perd sa légitimité en exerçant la violence contre son peuple, n’a pas de considération démocratique ni populaire, mais purement stratégique. C’est d’autant plus évident quand on considère le niveau de répression contre des manifestants en Arabie Saoudite, et l’intervention de ce dernier en Bahreïn pour écraser un soulèvement populaire en 2011. En ralliant derrière des manifestants syriens, ces États du Golfe essaient de voiler leur propre condition non-démocratique. D’une certaine manière, la domination du Qatar et l’Arabie Saoudite de la Ligue vise à faire plaire aux puissances occidentales, pour qu’elles ne fixent pas leur attention sur eux.

Certains critiques disent que la Ligue est en train d’être exploitée par l’Occident pour atteindre leurs objectifs dans la région. Certes, il paraît que, sur plusieurs points, leurs intérêts se chevauchent de manière à bénéficier les deux côtés par une coopération ostensible sur la scène internationale. La Ligue, en condamnant la Libye, et en demandant une intervention étrangère, donne le feu vert pour l’Occident d’agir dans la région. Ceci donne aussi une impression cruciale de solidarité internationale pour légitimer son action[11]. Le but de l’Occident est de se débarrasser des gouvernements pénibles à ses intérêts stratégiques. La Syrie, par son soutien militaire et économique du Hezbollah, et son alliance proche avec l’Iran est du coup devenue l’épine dans la chair de l’Occident, qui a donc saisi cette occasion pour le renverser[12].

Certes, la Ligue, par ces réformes forcées, a retrouvé une mesure de légitimité et efficacité. Elle est, de nouveau, recherchée sur la scène internationale pour jouer un rôle dans la région. Mais est-elle une organisation qui peut perdurer ? La Ligue n’était pas créée pour servir les intérêts de quelques États seulement – mais de tous. C’est pour cela qu’un consensus est cherché pour toute décision majeure. Pourtant la mode de prise de décision aujourd’hui suggère autrement. Le Qatar et l’Arabie Saoudite, ont, par leur domination (quoi que temporaire), forcé des réformes de la Ligue[13]. Soit la Ligue s’ajuste sa forme pour convenir à la nouvelle réalité, soit ces changements ne vont pas perdurer et la Ligue va revenir à son fond originel. Dans tous les cas, la Ligue Arabe verra des bouleversements majeures dans son fonctionnement par la montée en puissance d’un Irak, un Egypte, ou encore une Libye revitalisée.

 


[1] Discours cite par BEYSSADE, Pierre, in La Ligue Arabe. Une communauté d’intérêts. Le rêve Arabe, Editions Planète 1968, pp 259-260

[2] http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/15/01003-20111115ARTFIG00613-quel-pouvoir-a-la-ligue-arabe.php

[3] http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/15/01003-20111115ARTFIG00613-quel-pouvoir-a-la-ligue-arabe.php

[4] http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/15/01003-20111115ARTFIG00613-quel-pouvoir-a-la-ligue-arabe.php

[5] http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/15/01003-20111115ARTFIG00613-quel-pouvoir-a-la-ligue-arabe.php

[6] Wissa-Wassef Cerès. La Ligue des Etats arabes face aux conflits inter-arabes. In: Politique étrangère N°1 – 1973 – 38e année

pp. 51-83

[7] ibid.

[8] http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=29174

[9] http://www.huffingtonpost.com/shadi-bushra/the-arab-leagues-selfserv_b_1133316.html

[10] http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=29174

[11] http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=29174

[12] http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=29174

[13] http://mideast.foreignpolicy.com/posts/2012/04/08/making_the_arab_league_matter

Be Sociable, Share!

, , , ,

Comments are currently closed.